L'autre dans le miroir écrit par La Diotima

J'ai cette conviction intuitive, que pour acquérir la force nécessaire à un combat de l'esprit sur la matière, il faut d'abord clarifier le sien propre. L'introspection salutaire est le prélude à la mise en place d'une conscience claire. Faire la distinction entre ce qui relève de notre réalité concrète, et ce qui appartient à un passé dont la mémoire nous hante, n'est qu'une première étape.

Il est sans doute chevaleresque, de se poser en défenseur, en protecteur, en héritier présomptif, d'une douleur qu'on a pas vécu soi même. De se faire le gardien enragé, de toutes les injustices commises, de tous les crimes et de toutes les cruautés infligées par l'Histoire. C'est une position confortable, parce qu'elle nous dispense de lutter pour ce qui se déroule actuellement sous notre nez.

Cette attitude, cette habile diversion de nos responsabilités présentes, n'existe que parce que de l'autre côté, il y a une demande masochiste, qui consiste à se sentir responsable des malheurs que l'on a pas soi même causé, mais dont on sait « quelque part » être coupable. Tout cela dans le seul but, d'éviter de parler, des actions et des relations actuelles, qui ont un impact direct sur nos vies.

Un délire qui génère son pesant d'or, en livres, en documentaires, en films, en subventions pour associations. Un délire qui cache un véritable désir d'occultation du présent. Cheikh Anta Diop et d'autres savant Africains, ont découvert ce qu'il est maintenant convenu d'appeler « la falsification de l'Histoire », en ce qui concerne la contribution considérable et unique, d'une civilisation Africaine Noire, à l'Histoire de l'humanité, notamment au travers de la civilisation Égyptienne.

Le même procédé est ainsi appliqué de nos jours, à tout ce qui touche à une compréhension de l'évolution de l'Afrique dans sa continuité et dans sa globalité.

Ainsi vous aurez toujours, une Afrique segmentée selon un paradigme colonial, soit linguistique, francophone, anglophone, lusophone, soit ethnique, Afrique Blanche, Afrique Noire, soit religieux, musulmans, chrétiens etc.

De ce portrait incomplet et imprécis, surgissent des idées qui entendent compartimenter les peuples, les nations, les pays d'Afrique, en autant de déterminismes biologiques, historiques, politiques, ethniques, religieux et sociaux.

C'est sur le postulat de ces différences, que s'établirent les relations bilatérales privilégiées avec l'ancien colonisateur, devenu nouveau bailleur de fonds et investisseur, avec qui on aura l'avantage de partager la langue, une histoire tumultueuse et parfois la religion.

Cet effort de coopération, cette marque de confiance que l'on consent volontiers, à ceux que par ailleurs on accuse de tout les maux, il faut avouer qu'on ne l'accorderait pas aussi facilement, à un voisin Africain.

C'est un paradoxe, qui se retrouve sur tout le continent. Il en va de même pour la prétendue solidarité ethnique, qui unirait les noirs ou les blancs du continent, dans la sauvegarde de leurs intérêts ou de leurs droits.

C'est ignorer sciemment les réalités du terrain que de décrire ce qui se passe en Afrique, selon ces termes. Certes, nous sommes toujours tributaires du passé le plus récent, et ce raccourcissement de vue, n'est pas pour améliorer notre lecture des événements présents. Mais je vous l'assure et vous le certifie, nous avions des modes de vies et d'organisations de la société, avant la colonisation, qui sont dignes de notre intérêt et de notre étude aujourd'hui.

Pas nécessairement, parce que nous souhaiterions, faire renaître ces modes de vies et d'organisations. Mais plutôt pour en saisir l'essence et expliquer aussi l'origine de certaines pratiques, de certaines mœurs, et de pouvoir en suivre le déroulement chronologique et la transformation.

Nous avons négligé l'enseignement des sciences-humaines et sociales, alors que nous aurions trouvé en elles, de quoi enrichir notre savoir sur nous mêmes.

Nous avons encouragé l'enseignement des sciences exactes, en espérant ainsi former les ressources humaines nécessaires à une industrialisation potentielle, dans le cadre de notre développement.

Au final, pour ce qui est de l'Afrique francophone, l'industrialisation est encore un mirage, tous les grands projets sont financés par l'étranger, nos ingénieurs, nos techniciens, pour les meilleurs d'entre eux, ont fuité avec les autres cerveaux, pour des horizons meilleurs. Et pour les autres, ceux qui restent, il y a la réalisation amère, de se dire que l'on travaille pour des compagnies étrangères chez soi, souvent pour extraire des minerais ou des ressources naturelles, dont le prix est fixé à l'étranger.

Dans le même temps, les sociétés Africaines sont traversées, par des crises identitaires profondes et tenaces. Les systèmes étatiques et politiques, emprunté aux occidentaux, peinent à fournir l'offre adéquate, à une demande toujours croissante de représentation fidèle, des aspirations et ambitions populaires.

Les élites Africaines, ne le sont qu'en vertu de l'attribution de ce statut, par des élites étrangères. Elles le sont rarement par la reconnaissance des populations Africaines elles-mêmes. En ce sens, on peut pousser le trait un peu plus loin, et admettre que ces élites intellectuelles travaillent pour des publics occidentaux. Elles utilisent de la matière Africaine, pour façonner des récits, des thèses, des essais, favorables ou défavorables, mais à destination des occidentaux.

Je sais que mes propres pérégrinations, dans la construction de ma mentalité actuelle, ont été facilitées par des déterminismes, mon accès à l'éducation, ma curiosité intellectuelle et ce que je considère comme la confrontation entre deux visions du monde.

Si je n'étais pas né dans ma famille, que je n'avais pas bénéficié de leur statut social, je ne sais pas où j'en serais aujourd'hui. Ce que je sais néanmoins, c'est que j'ai eu accès à une formation intellectuelle dominante du monde, qui n'est pas celle que mes parents m'ont transmis. Cette éducation occidentale ne m'a pas été inculquée via une volonté coloniale. C'est le fruit d'un choix, celui de mes parents, de m'offrir l'éducation qui coïncidait selon eux, avec la réussite.

Qui pourrait bien leur en vouloir ? Pas moi, en tout cas. Cette éducation même si elle m'a beaucoup apporté, elle m'a aussi et surtout beaucoup enlevé. En premier chef, elle m'a pendant un certain temps, empêché de voir ma communauté, mon peuple, autrement que comme des gens qui vivaient dans un passé remplis de superstitions et d'ignorance. Je regardais mon pays (la Mauritanie) comme le résultat d'une gestion coloniale des populations de la région.

Il ne me serait jamais venu à l'idée, que nous autres Africains de l'Ouest, avions des rois et des reines, des cours, des courtisans, des empires et des empereurs.

Pendant que j'étudiais le roi Saint-Louis, j'aurais pu étudier Soundiata Keita, j'aurais pu me forger une idée claire d'une Histoire qui me concerne, qui me touche et qui explique les liens qui lient les peuples de cette partie de l'Afrique.

Je ne serais jamais assez reconnaissante à mes professeurs Maliens, de m'avoir ouvert la porte des étoiles. Car c'est durant mon séjour au Mali, que c'est entrouvert devant moi, la connaissance du Panafricanisme, du mouvement de la négritude, de la redécouverte d'une partie de mon âme, demeurée jusqu’alors inaccessible. Ce n'était pas un sentiment de fierté qui m'habitait, c'était bien plus, le sentiment d'appartenance.

Dans l'anthologie de la littérature négro-Africaine de Lilyan Kesteloot, il n'y avait pas que des Africains noirs ou des descendants d'Africains, il y avait aussi ceux qui veulent se nommer maghrebin, ou encore arabos-berbères. Étudier cet ouvrage et en discuter en classe, a été pour moi le commencement d'une recherche sincère, sur la connaissance que je pouvais tirer de mes pairs.

Je ne me suis jamais sentie exclue d'une réflexion Africaine, parce que je suis une Africaine, que je sois noire ou blanche n'y change rien, musulmane, chrétienne ou animiste, ce que je désire pour moi et mon peuple, je le désire pour tout les peuples d'Afrique sans exclusive.

Le fait est, que quand il s'agit de la direction des affaires, de l'organisation politique ou sociale, ce n'est pas de moi qu'il est question, ni de ce que je veux, ni de ce que je souhaite. Ma vision des choses importe peu, dans la mesure, où ce que je pense, n'a pas de relais dans la réalité politique de mon pays. Il n'en demeure pas moins, que si je suis un cas unique, dans mon parcours et dans ma construction de vie, je ne suis pas la seule à penser, qu'un changement de fond s'impose.

Dans le but d'éviter les mêmes prémisses de nos échecs antérieurs, il est capital, vital, essentiel, que nous partions sur des bases réalistes. Tuer les mythes en font partie, briser les icônes en font partie. De quels mythes est-il question me direz-vous ? Le mythe de la victime passive et le mythe de l'ingénue, de prime abord.

De quoi est-il question ? De cette mythologie qui voudrait, que les populations Africaines, noires et blanches (ou ocres ?) ne se soient pas rendue compte de ce qui se passait.

Croire à ses fables, reviendrait à oublier ou à occulter la colonisation romaine sur une bonne partie de l'Afrique, notamment celle bordée par la méditerranée et l'océan Atlantique. Croire à cette légende, reviendrait à oublier les échanges fréquents, commerciaux et autres entre l'Afrique et l'Orient et entre l'Afrique et l'occident. Combien d'invasions a connu l'empire Égyptien ?

Il est fondamental de se débarrasser de cette idée, de la bannir le plus loin possible de votre psyché. Les peuples Africains ne sont pas plus innocents que les autres, ils ont fait la guerre, ils ont eu des organisations de la société très hiérarchisées, des us et des coutumes, des traditions, des spiritualités, des religions.

Si mes arguments ne vous ont pas convaincu, alors j'utilise mon joker, à savoir, si les peuples Africains ne se sont pas rendu compte, des intentions des occidentaux vis à vis d'eux, par les actions qu'ils posaient sur le terrain, alors comment expliquer la résistance Africaine ?

à suivre...

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Commentaires : 1
  • #1

    sory (vendredi, 21 novembre 2014 15:50)

    Nayra C. La Diotima, je pense que tu ne progresse pas, dans le sens d'aller vers l'obtention d'un quelconque diplôme, mais que tu t'élèves dans le sens d'acquérir une conscience supérieure, indispensable à la prise de conscience commune que nous devons tous avoir pour continuer de vivre ensemble sur cette terre. Merci Nayra pour ce texte superbe que je vais partager avec un grand plaisir!

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